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Réinventer la médecine générale : Le référentiel du CMG face aux défis de santé

Face aux mutations profondes du système de santé, le Collège de la Médecine Générale (CMG) a élaboré un nouveau référentiel professionnel. Présenté lors du 18ème Congrès de la Médecine Générale (CMGF), ce document ambitieux se veut une boussole pour les médecins généralistes d'aujourd'hui et de demain

La médecine générale française, confrontée à des mutations profondes de notre système de santé, a franchi une étape significative avec la présentation de son nouveau référentiel professionnel. Élaboré à l’initiative du Collège de la Médecine Générale (CMG), ce document ambitieux se veut une boussole pour les médecins généralistes d’aujourd’hui et de demain, redéfinissant les valeurs, missions, compétences et engagements d’une profession aux multiples facettes. Le Congrès de la Médecine Générale (CMGF), dont la 18ème édition s’est tenue du 27 au 29 mars derniers, a été le théâtre de cette présentation majeure, suscitant un vif intérêt au sein de la communauté médicale et des acteurs du système de soins. Si les débats et les échanges autour de ce référentiel ont animé l’événement, un moment particulièrement attendu était celui de la clôture du congrès par le philosophe André Comte-Sponville.

Genèse d’un référentiel : une démarche collective et participative

L’idée de ce nouveau référentiel a germé en décembre 2021. Consciente des mutations profondes qui transforment le système de santé français – vieillissement de la population, augmentation des pathologies chroniques et persistance des inégalités de santé –, le CMG a initié une démarche fédératrice et participative, ouverte à toutes les composantes de la profession. Ce projet s’est appuyé sur l’histoire de la profession et les descriptions successives qui en ont été faites en France comme à l’étranger. Le comité de pilotage a pris le soin d’interroger toutes les composantes de la profession, qu’il s’agisse des lieux où elle se développe ou de ses modalités d’exercice.

La démarche inclusive ne s’est pas limitée aux seuls médecins généralistes. Le comité de pilotage a également sollicité la contribution des usagers du système de santé, des professionnels de santé partenaires des médecins généralistes, des économistes en santé et de plusieurs observateurs des transformations de notre système de soins. Leurs contributions, mises en commun, ont été débattues lors d’une conférence de concertation réunie en décembre 2021. Les conclusions de cette conférence ont constitué la trame de l’ouvrage rédigé par le CMG.

Le référentiel et ses annexes offrent ainsi un panorama de la médecine générale d’aujourd’hui et de demain, intégrant la contribution de ces divers acteurs. Parmi les annexes, on retrouve des réflexions sur la place de la santé au travail, la reconnaissance de la fonction psychothérapeutique du médecin généraliste, l’intégration de l’échographie en médecine générale, et la question cruciale du médecin généraliste et de l’intelligence artificielle (IA).

Le CMG a également recueilli les contributions des structures membres, témoignant de la richesse et de la diversité de la profession, ainsi que d’autres contributions émanant de partenaires essentiels du système de santé, tels que les représentants des autres spécialités médicales, des fédérations de kinésithérapeutes et d’infirmiers, des pharmaciens, des sages-femmes, des patients et usagers. Cette ampleur de la consultation souligne la volonté du CMG de produire un document véritablement collectif.

Un référentiel pour quoi faire ? Clarifier, valoriser et engager

Ce nouveau référentiel ambitionne de répondre à plusieurs objectifs fondamentaux. Il vise d’abord à actualiser les travaux antérieurs, le dernier référentiel datant de 2009. Plus encore, il s’agit de rendre visible aux yeux de tous l’engagement de la profession à faire face aux enjeux de santé, à l’évolution des besoins de soins et de santé de la population dans un monde en mutation.

Pour la profession elle-même, le référentiel se veut une boussole et un guide pour les médecins généralistes, dont le champ de compétences s’est étoffé et les responsabilités accrues face aux transformations du système de santé et à la fréquence croissante des pathologies chroniques. Il replace au cœur des actions quotidiennes la réponse aux besoins de santé de la population, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain.

À l’égard des partenaires institutionnels, le référentiel décline les différents engagements en faveur de la population que la profession est prête à prendre. Conscient du contexte démographique tendu, le CMG précise également les conditions nécessaires à la bonne réalisation de ces engagements, appelant à un soutien adapté et durable des pouvoirs publics. Le document peut ainsi être perçu comme un manifeste, équilibré entre propositions et engagements, responsabilisation des acteurs du système de santé et politiques publiques en faveur des soins primaires.

Enfin, pour les usagers du système de santé, le référentiel a pour but de décliner toutes les actions menées pour leur santé et de leur permettre une lecture claire sur la manière dont les médecins généralistes répondent à leurs besoins de soins et de suivi au quotidien et tout au long de leur vie. Il vise à renforcer le partenariat avec les patients et les associations qui les représentent, en leur donnant les moyens de s’inscrire dans une démarche proactive en faveur de leur santé.

Un contexte en pleine mutation : les défis au cœur du référentiel

Le référentiel ne saurait être compris sans tenir compte du contexte en pleine mutation dans lequel évolue la médecine générale. Les mutations démographiques, avec le vieillissement de la population, entraînent une augmentation des pathologies chroniques. Ces dernières représentent déjà une part considérable des dépenses d’assurance maladie. La persistance des inégalités de santé, malgré une espérance de vie globalement élevée, constitue également un défi majeur.

L’accès aux soins de proximité est identifié comme un enjeu prioritaire. La pénurie de soignants et les inégalités territoriales complexifient cette problématique. Le référentiel rappelle que 80% de la population française consultent au moins une fois par an un médecin généraliste, soulignant le rôle central de cette spécialité dans l’accès aux soins de premier recours.

Face à l’augmentation des besoins de santé, le référentiel met en avant l’enjeu de la prévention pour un système qui doit rester soutenable. Il aborde les différents niveaux de prévention – primaire, secondaire, tertiaire et quaternaire (prévention de la surmédicalisation) – et insiste sur le rôle clé du médecin généraliste dans ce domaine.

Le référentiel intègre également les questions environnementales dans la pratique des médecins généralistes. Le changement climatique et ses impacts sur la santé sont soulignés, tout comme la nécessité de décarboner le système de santé. La promotion de comportements individuels bénéfiques pour la santé et l’environnement est présentée comme une voie essentielle.

Valeurs, missions et compétences : le cœur du référentiel

Le chapitre 2 du référentiel est consacré aux valeurs, missions et compétences de la médecine générale. Les valeurs professionnelles trouvent leur origine dans les droits humains et l’éthique clinique. L’excellence est érigée en valeur première, à laquelle s’ajoutent la relation de confiance, le savoir scientifique objectif, la sécurité, la liberté et la responsabilité dans les décisions, l’équité et l’accueil inconditionnel.

Le référentiel rattache la pratique médicale à la notion de mission, synonyme d’engagement et de service dirigé directement à la population. Les missions déclinées sont le fruit de l’explicitation du rôle et des fonctions du médecin généraliste dans le système de santé français, tout en étant largement partagées à l’international. Parmi les missions essentielles, on retrouve :

  • Accueillir la demande de soin en proximité de la population
  • Repérer, alerter et protéger les personnes en situation de vulnérabilité
  • Promouvoir la santé et prévenir la maladie
  • Bâtir la réponse la plus adaptée aux besoins exprimés et perçus
  • Assurer la continuité des soins
  • Coordonner les soins
  • Assumer une responsabilité populationnelle et participer à la réduction des inégalités sociales de santé
  • Intégrer le champ de la santé mentale
  • Intégrer le champ de la santé au travail
  • Intégrer les questions environnementales
  • Transmettre et contribuer à l’amélioration des connaissances par l’enseignement et la recherche
  • Concourir à la pertinence des soins et à la maîtrise des dépenses de santé
  • Être un acteur de la démocratie sanitaire
  • S’approprier les nouveaux outils numériques et technologiques

Le référentiel détaille également les compétences nécessaires à l’exercice de ces missions. Il s’appuie notamment sur les référentiels du Collège National des Généralistes Enseignants (CNGE) et de la WONCA Europe. Ces compétences sont organisées autour de domaines tels que le premier recours, l’approche globale, la communication, la prescription raisonnée, la promotion de la santé, la collaboration interprofessionnelle et le leadership.

Engagements et responsabilités partagées : construire l’avenir

Le chapitre 3 du référentiel est consacré aux engagements de la profession et à la responsabilité sociale pour la santé. Le CMG souligne que l’honneur de ces engagements suppose des politiques de santé rendant possible leur réalisation. Des mesures sont envisagées à l’échelle nationale en matière de gouvernance (reconnaissance du rôle du médecin généraliste dans un système gradué), d’économie (amélioration de l’attractivité par la valorisation du rôle et des rémunérations), et de formation (développement des compétences adaptées aux enjeux actuels et accès garanti à la formation continue).

Le référentiel insiste sur la nécessité d’une responsabilité partagée entre les professionnels de santé et les pouvoirs publics pour garantir un accès égal aux soins et réduire les inégalités de santé6 …. Il appelle à une meilleure structuration des soins primaires pour améliorer l’attractivité de la médecine générale et des territoires.

Le CMGF : un temps fort pour la médecine générale

Le Congrès de la Médecine Générale (CMGF) constitue un rendez-vous annuel majeur pour la profession. C’est un lieu d’échanges, de formation, et de présentation des avancées et des réflexions qui animent la médecine générale. La présentation du nouveau référentiel lors de cette édition a sans aucun doute été un moment clé, suscitant des discussions passionnées et permettant aux professionnels de s’approprier ce nouvel outil. Les ateliers, conférences et tables rondes ont permis d’approfondir les thématiques abordées dans le référentiel, telles que l’intégration des nouvelles technologies, la prise en charge des pathologies chroniques, la santé mentale et la prévention.

La clôture du CMGF par André Comte-Sponville : une perspective philosophique sur le soin

André Comte-Sponville
André Comte-Sponville, philosophe

Reprenant les propos de clôture d’André Comte-Sponville, il ne se contente pas de soulever des questions pratiques, mais invite à une réflexion philosophique profonde sur la nature de la médecine et son rôle dans notre existence.

Il met en lumière une zone grise éthique fondamentale en demandant si l’intervention médicale visant non plus à soigner la maladie, mais à améliorer des états considérés comme normaux, relève encore de la thérapeutique ou glisse déjà vers le dopage. Cette interrogation pointe vers la difficulté de définir une limite claire lorsque la médecine s’aventure au-delà de la réparation pour toucher à l’amélioration des capacités humaines intrinsèques. Comte-Sponville suggère ainsi que nous devons nous interroger sur la finalité véritable de la médecine : est-elle uniquement réparatrice, ou peut-elle légitimement viser un perfectionnement de l’être humain au-delà de la santé ?

Cette question ouvre la voie à la notion d’“homme augmenté”, une perspective où la médecine ne se limite plus à soigner ou prévenir, mais cherche à transcender les limites biologiques habituelles. Comte-Sponville, avec une pointe de prudence philosophique, demande si c’est véritablement la direction que nous souhaitons donner à la médecine. Cette perspective interroge notre conception de la normalité et de la perfectibilité humaine, soulevant des enjeux anthropologiques majeurs. Où s’arrête la nature et où commence l’artifice médical ? Quels sont les risques et les bénéfices d’une telle transformation ?

En tissant ces questions, André Comte-Sponville ne propose pas de réponses définitives, mais il invite à une délibération collective et philosophique sur les orientations futures de la médecine. Il nous rappelle que les avancées techniques doivent s’accompagner d’une réflexion éthique et sociétale profonde pour éviter que la médecine, en cherchant à repousser toujours plus loin les limites du possible, ne perde de vue sa vocation première et les valeurs qui la fondent. Sa conclusion incite à la prudence et à un discernement éclairé face aux promesses et aux défis d’une médecine en constante évolution. Il souligne, en filigrane de son propos, la distinction qu’il a établie précédemment entre la santé comme un bien et d’autres valeurs potentiellement supérieures, nous incitant à ne pas ériger la santé en valeur suprême au point d’occulter d’autres dimensions essentielles de l’existence humaine.

Conclusion : un référentiel comme point de départ

Le nouveau référentiel professionnel de la médecine générale, présenté lors du CMGF, constitue un document fondamental pour l’avenir des soins primaires en France. Fruit d’une démarche collective et participative, il offre une vision claire des valeurs, missions, compétences et engagements de la profession face aux défis majeurs de notre système de santé. Il appelle à une responsabilité partagée avec les pouvoirs publics pour garantir un accès égal aux soins, renforcer la prévention et améliorer la qualité de la prise en charge.

Si l’intervention philosophique d’André Comte-Sponville à la clôture du CMGF a pu apporter un éclairage singulier sur ces enjeux, le référentiel lui-même se présente comme un point de départ essentiel pour construire un système de santé plus juste, plus efficace et plus durable, plaçant les soins de premier recours au cœur de la réponse aux besoins de santé de la population française. La balle est désormais dans le camp des professionnels, des institutions et des décideurs pour s’approprier ce référentiel et œuvrer ensemble à sa mise en œuvre.

Source
CMGRéférentiel professionnel de la médecine généraleRéférentiel professionnel de la médecine générale - Synthèse

Yasmine Achour

Yasmine Achour est la rédactrice en chef de Medtech France, où elle met à profit son expertise en communication et sa passion pour la santé mentale, la santé de la femme, et la technologie. Elle transforme les idées innovantes des entrepreneurs en santé en messages percutants, visant à amplifier leur impact dans le domaine de la santé.

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