Texte Centré

Territoire et Santé(e) / Les déserts médicaux en France : désinformation ou surinformation ?

En France, la désertification médicale est un sujet récurrent dans les débats de santé publique. Depuis 1998, la question de l’accès aux soins dans certaines zones géographiques devient un enjeu majeur de politique. Cependant, ce terme de « désert médical » soulève de nombreuses interrogations : ces territoires sont-ils réellement délaissés par les professionnels de santé ou sommes-nous face à une forme de désinformation, ou de surinformation ? Pour comprendre cette problématique complexe, il est nécessaire de distinguer les faits des mythes, tout en s’appuyant sur des données fiables et actualisées. Une chronique de Pascale Karila Cohen

Qu’est-ce qu’un désert médical ?

Le terme « désert médical » désigne un territoire où l’accès aux soins médicaux est insuffisant ou difficile. Il s’agit en particulier des zones où la densité de médecins généralistes ou spécialistes est inférieure à la moyenne nationale, et où les habitants sont contraints de parcourir de longues distances pour consulter un professionnel de santé. Les déserts médicaux touchent principalement les zones rurales, mais aussi certaines zones périurbaines.

Pour catégoriser une zone de « désert médical », les Agences Régionales de Santé (ARS) s’appuient sur des indicateurs : le nombre de médecins par habitant, l’accès aux services de soins d’urgence, le taux de remplacement des professionnels partis à la retraite… Selon certaines études, près de 10 millions de Français vivent dans des zones dites « sous-dotées » en médecins (source : DREES, 2022).

Une situation réelle de pénurie de médecins ?

L’ampleur du phénomène des déserts médicaux est-elle aussi grave que le laissent entendre certains discours ?

Les chiffres indiquent une réelle difficulté d’accès aux soins dans certains territoires. Le nombre de médecins en exercice stagne, voire diminue dans certaines régions, alors que la population vieillit, ce qui augmente la demande en soins.

La France, à l’instar de nombreux autres pays (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie…), fait face à un déséquilibre territorial dans la répartition des professionnels de santé. Des régions comme la Bretagne centrale, la Corrèze, ou la Lozère sont particulièrement touchées par cette pénurie, avec des zones entières où les délais de consultation peuvent dépasser plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Cela dit, certaines zones, souvent urbanisées ou proches des grandes villes, sont moins concernées par cette pénurie. Les métropoles comme Paris, Lyon ou Toulouse, ainsi que leurs périphéries, restent bien pourvues en médecins, quoique ! Certains arrondissement parisiens et villes d’Ile de France ressentent la pénurie de médecins. Près de 100 000 Toulousains n’ont pas de médecin traitant ! La Ville rose est le plus grand désert médical d’Occitanie… Dans les zones rurales, le nombre de médecins a diminué de manière significative ces dernières décennies.

Selon le rapport de l’Ordre des Médecins (2023), 27% des départements français connaissent une densité médicale inférieure à la moyenne nationale.

Il existe des récentes initiatives étatiques pour redresser la situation. Par exemple, le secteur médical reconnaît des efforts pour encourager l’installation de jeunes médecins, avec des dispositifs tels que les contrats d’engagement de service public (CESP) ou les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), qui visent à attirer des praticiens dans les territoires en tension et à organiser la coordination des soins. Selon DOCNDOC, un collectif de professionnels de santé luttant contre les déserts médicaux depuis 2018, l’usage de la télémédecine et des objets connectés a également permis d’améliorer l’accès aux soins dans certaines zones en souffrance, même si ces solutions ne remplacent pas complètement la présence physique des médecins. D’où la proposition de remplacements mixtes : physique et en télémédecine !

Les causes du phénomène des déserts médicaux

Plusieurs facteurs expliquent cette répartition inégale des médecins en France. Tout d’abord, les conditions d’exercice dans certaines régions sont parfois moins attrayantes. Le manque de praticiens dans les zones rurales s’explique en partie par le fait que les jeunes médecins, formés dans des grandes villes, préfèrent s’installer dans leur zone de confort pour des raisons professionnelles (réseaux, spécialisations, etc.) et personnelles (accès à la culture, à l’éducation, etc.).

De plus, les médecins installés en zone rurale sont plus âgés et approchent de la retraite. La problématique est particulièrement marqué dans les départements les plus éloignés des centres urbains, où il devient difficile d’attirer de nouveaux praticiens. Toutefois le coût de l’installation (achat de cabinets, matériel médical, etc.) n’est plus un frein à l’installation pour les jeunes médecins car les séniors offrent leur patientèle !

Un autre facteur est l’évolution démographique : avec le vieillissement de la population, la demande en soins de santé ne cesse d’augmenter. Or, les médecins sont de plus en plus nombreux à réduire leur activité pour « profiter de la vie ». Cela contribue à la concentration des soins dans les zones urbaines et au renforcement des inégalités d’accès aux soins. Cependant, les jeunes médecins qui s’engagent pour leur « nouveaux territoires » sont plein de solutions innovantes et sont engagés dans l’entraide au quotidien dans les visites à domicile, les associations, la prévention…

Déserts médicaux : entre anxiété médiatique et pistes de solutions

Les déserts médicaux font l’objet d’un florilège d’informations dans les médias, les rapports gouvernementaux, et au sein des discussions politiques. Ne s’agit-il pas d’une forme de surinformation anxiogène pour la population et culpabilisante pour les professionnels de santé ?

D’un côté, la situation est réellement préoccupante dans certaines régions de France, où les habitants peinent à obtenir un rendez-vous médical dans des délais raisonnables. Cependant, dans d’autres zones, notamment dans les grandes villes, la question de l’accès aux soins est davantage liée à un manque de médecins traitants, sans une pénurie réelle de spécialistes.

Les médias contribuent souvent à alimenter le débat en diffusant des chiffres alarmants sans toujours préciser le contexte local des pénuries. Par exemple, des reportages sur les déserts médicaux, centrés sur des histoires individuelles, peuvent donner l’impression que la situation est généralisée sur tout le territoire, alors que des solutions innovantes, comme le remplacement itinérant ou les bus médicaux, apportent déjà des réponses dans certaines régions.

DOCNDOC, par exemple, estime que le remplacement actif et engagé à visée d’installation pourrait réduire de 10 à 15% la pression sur certains territoires en crise, bien qu’elle ne puisse pas résoudre complètement les problèmes liés à la pénurie de médecins. DOCNDOC privilégie le bien être de vie au travail et en dehors de travail dans les zones sous médicales comme arguments pour les jeunes praticiens. Déculpabiliser les médecins permettrait de choisir plus sereinement un lieu d’exercice.

En outre, certains acteurs politiques utilisent la question des déserts médicaux pour mettre en lumière les lacunes des politiques publiques ou pour justifier des réformes. Les solutions proposées (contrats incitatifs, MSP, exercice coordonnée, CPTS, aides à l’installation) sont-elles suffisantes pour régler ce problème structurel de fond, ou ces dispositifs ne font-ils que masquer la réalité d’un système de santé sous pression ? Selon un rapport de la Cour des Comptes de 2023, les mesures incitatives actuelles sont jugées insuffisantes, car elles ne prennent pas en compte la globalité du problème.

Alors, désinformation ou surinformation ?

Les déserts médicaux sont bien une réalité. Le traitement du sujet dans les médias et au sein des institutions pourrait être amplifié et traduire le problème à travers une surinformation anxiogène pour les patients et culpabilisant pour les médecins. Il existe des solutions novatrices et des efforts pour attirer les jeunes médecins (qualité de vie au travail, bien être de vie en région), et les défis demeurent immenses. La situation diffère selon les territoires et un équilibre doit être trouvé entre la réalité des pénuries médicales, la mise en avant et l’évaluation des solutions locales et nationales déjà mises en œuvre.

Pascale Karila-Cohen

Dr Pascale Karila-Cohen, radiologue hospitalière, entrepreneuse engagée, fondatrice de docndoc.fr. Collectifs de professionnels de santé luttant contre les déserts médicaux depuis 2016.

Dans la même catégorie

Bouton retour en haut de la page
1s
toute l'actualité sur l'innovation médicale
Une fois par mois, recevez l’essentiel de l’innovation en santé, sans spam ni surplus.
Une newsletter totalement gratuite
Overlay Image